Étalés sur les chaises métalliques du Jardin du Luxembourg et profitant en manches courtes d'un soleil de février, Georgia et Henri conversaient.
- Tu vois, moi, je crois que j'ai jamais été amoureux... Déplorait-il, d'une voix mourante.
- "Jamais", jamais ? Même pas d'une camarade de classe à couettes quand tu es petit ?
- Non. Bien sûr, j'ai toujours trouvé que telle ou telle fille était jolie, gentille... mais ça ne m'a jamais transporté... Ne te moque pas de moi, mais j'en viens à me demander si je suis capable d'aimer... il y a peut-être quelque chose qui cloche chez moi... ?
- Non, je ne pense pas, ne t'inquiète pas comme ça...
- Mais enfin, regarde, toi, tu as été amoureuse toute ta vie, ton cœur t'emporte toujours quelque part, alors que le mien est juste cloué là, dans ma poitrine ! S'agita-t-il.
- On ne cherche pas tous la même chose, voyons ! Toi, il semblerait que tu attendes une rencontre exceptionnelle, une femme rare à tes yeux qui saura changer ta vie et réveiller ton cœur... C'est peut-être utopique, mais c'est beau ! Moi, j'aime "Aimer", j'aime le sentiment plus que la personne et ça comporte une part de cruauté, parce que finalement la personne importe peu. Tu ne voudrais pas être cruel, dis-moi ?
- Non, je ne saurais même pas. N'empêche, je me sens handicapé, il y a tellement de choses que j'ignore. Dès qu'un sujet touche à l'amour, j'ai l'impression que mon avis est imbécile. Je me sens si extérieur !
- Henri, ce n'est pas parce que tu n'as jamais été amoureux que tu ne connais rien à l'amour ! Il y a toutes sortes d'autres amours que tu connais. Je suppose que tu aimes tes parents, ton frère, tes amis... tu as des passions, des pêchés mignons...
- Mais, ça n'a rien à voir ...
- Ça a tout à voir ! Trancha-t-elle. On dit "je t'aime" à sa famille et ses amis, du moins on devrait. Évidemment, être amoureux, c'est un peu différent, mais c'est comme l'homme et le chimpanzé : 99% de patrimoine génétique commun...
- Ouais, mais j'aimerais bien essayer de tomber amoureux un de ces jours, ça a l'air génial... ! J'ai rencontré ce couple adorable, il y a pas longtemps, et j'aimerais vraiment avoir ce qu'ils ont, avoir toujours une main dans la mienne...
- N'oublie pas la nuée de souffrances que l'amour entraîne ! Je ne peux pas te laisser t'imaginer que ça va être amusant tous les jours...
- ... Je sais bien. Mais, moi, je me suis jamais amusé pour l'instant...
- Je sais que tu sais, tout le monde croit savoir, moi y compris, et pourtant, à chaque fois, on oublie à quel point ça fait souffrir. L'oeil de Georgia vacilla. Oui, j'ai été amoureuse toute ma vie, mais j'ai aussi été malheureuse toute ma vie, d'une certaine manière. Cela dit, c'est vrai que je me suis beaucoup amusée. Conclut-elle avec malice.
- On est malheureux même quand on est celui qui quitte ?
- Ah, oui, assez souvent, pour peu qu'on ait une conscience. Quand on quitte quelqu'un qui ne nous a pas fait de mal, quelqu'un qu'on a juste cessé d'aimer, on se sent coupable et on a cette espèce de fantasme que l'autre ait la force de nous pardonner. Mais l'autre n'est pas obligé de pardonner, souvent il ne le fait pas et c'est un remords qui peut vous travailler longtemps. Peu de gens supportent stoïquement d'être détestés, même par ceux qu'ils n'aiment plus.
- Il y a des gens qui ne t'ont pas pardonnée ?
- Quelques uns... En général, je me démène, si ce n'est pour rester amie avec la personne (parfois c'est possible), au moins pour qu'elle puisse me dire adieu sans haine et ce n'est jamais simple. Et puis, parfois, le pardon vient de là où l'on ne s'y attend pas. Elle marqua une pause. J'ai vécu, il y a quelques années, une romance très passionnée, très fusionnelle. Le genre de toquade qui se révèle souvent destructrice par son excès. Ca vous coupe du monde et ça finit par vous étouffer. Je suis partie... Après bien des explications et des débats, j'ai cru que nous resterions amis. Ça a marché un moment mais, un jour, j'ai reçu un mail cassant qui m'indiquait qu'il ne voulait plus jamais entendre parler de moi. J'ai respecté cette décision, je n'ai pas répondu, mais cet échec de la diplomatie était une petite aiguille qui m'écorchait de temps à autre. Le mois dernier, ma croyance en la bonté humaine m'a fait céder. J'ai envoyé un mail à cette personne pour lui dire qu'elle pouvait me mépriser et me haïr, que je lui souhaitais néanmoins un bonheur sincère. Et là, à ma grande surprise, c'est sa petite amie qui m'a répondu. Elle était très amicale, pleine d'attentions. Ce qu'elle m'a écrit n'a pas grande importance, mais le ton qu'elle employait était celui de l'apaisement. Et, très étrangement, c'est d'elle que m'est venue l'absolution... Elle fixait les nuages.
- Wahou, des histoires comme celle-là, ça me bouleverse. Lâcha-t-il. Je donnerais tant pour avoir de si belles histoires à raconter... ! En plus, ça t'entoure d'un voile de sagesse, parce que tu es forte des expériences qui t'ont fait grandir... et je me sens tout petit à côté de toi.
- Mon voile de sagesse a un conseil pour toi : Patience.
Elle lui donna une tape sur l'épaule.
À suivre...



