Je tente une expérience nouvelle pour moi, celle de la saga en ligne. J'ignore ce que cela va produire de bon, c'est pourquoi j'essaie. Si vous êtes allergiques au sentimentalisme débordant, je vous avertis en toute honnêteté que cette lecture vous est déconseillée. L'entrée en matière de ce récit est conçue de manière très lente et croissante ; de même, si vous n'êtes pas patients, inutile de vous attarder, vous perdriez votre temps. Bon courage aux plus valeureux !
En arrivant à Paris, il s'était demandé si, comme bien des personnages de romans, il délaisserait ses études, vivrait misérablement dans une humide chambre de bonne et tomberait amoureux d'une femme d'âge mûr. Ne lisait-on pas cela chez Balzac et Flaubert ?
Il n'avait pas déniché de chambre de bonne humide et s'était contenté d'un rez-de-chaussée obscur. Il était studieux, n'ayant été distrait, à sa grande déception, par le charme d'aucune respectable épouse. Sa situation était d'un ennui pluvieux, et il désespérait de pouvoir un jour écrire des mémoires qui eussent quelque consistance.
Sur les bancs scandaleusement inconfortables de la Sorbonne, il côtoyait de flamboyantes étudiantes : jeunes, fraîches mais trop apprêtées et futiles. Ses professeurs étaient des hommes - exclusivement des hommes - ce qui le conduisait à regretter le primaire et sa succession ininterrompue de maîtresses d'école. Il se serait contenté d'une aimable concierge, tout aussi expérimentée qu'haute en couleurs, hélas son immeuble n'en possédait pas. Il avait un temps pensé à adopter un chat mais avait lu dans un magazine féminin que les cambrioleurs se basaient sur la présence ou non d'un animal de compagnie afin de déterminer si une personne vivait seule.
Après plusieurs années, il avait finalement commencé à nouer des amitiés : à peu près à la même époque, il avait fait deux rencontres intéressantes.
D'abord, il avait dû faire un exposé sur Les Vagues de Virginia Woolf avec une autre étudiante qui s'était révélée fort sympathique et brillante. Ils s'étaient retrouvés chez elle, dans son deux pièces plein de charmes et de photos. Ils avaient disséqué Virginia pendant plus de 3h, avaient convenu de la répartition des tâches, d'un second rendez-vous pour la mise en commun des travaux personnels, puis ils avaient décidé de faire connaissance, affalés sur un canapé convertible.
Georgia - prénom qui ne faisait pas référence à Ray Charles mais à Margaret Mitchell - était brune, fine, délicate et pugnace. Subtilement, Henri prenait soin de la détailler tandis qu'elle s'étendait sur le récit de son enfance. Elle avait des yeux gris en amande, du mascara sur les cils, des taches de rousseurs, le nez busqué, une bouche généreuse. En parlant, elle agitait des mains soignées, inhabituellement blanches. Elle portait une robe sinople aux motifs indistincts, des collants noirs (mais peut-être étaient-ce des bas ?), avait retiré ses bottes et replié ses jambes sous elle.
Elle s'exprimait avec spontanéité ainsi qu'une pointe d'agitation et il y avait quelque chose d'aimable dans son ton. Soudain, elle s'interrompit.
- Henri ? Tu rêves ? Lança-t-elle enfin.
- Hein ? Euh, non. Excuse-moi, tu disais ?
- Je te demandais si tu as des frères et sœurs.
- Oui, j'ai un grand frère. Il habite à Lyon, il est agent immobilier. Débita-t-il.
- Ta famille est originaire de Lyon ?
- Non, de La Rochelle. C'est sa femme qui est lyonnaise.
- Vous vous entendez bien toi et ton frère ?
- Non... Oui... Je sais pas. On n'a pas grand chose en commun, mais je suppose qu'il fait un frère convenable. Et toi, des frères et sœurs ?
- Je viens de t'expliquer pendant un quart d'heure que j'étais fille unique et que j'en avais souffert. Elle grimaçait légèrement. Je crois que Virginia Woolf a eu raison de ta concentration. Je ne vais pas te retenir plus longtemps, tu as l'air fatigué.
- Je ne suis pas fatigué... juste distrait. Répliqua-t-il mollement.
- Par ?
- Les motifs de ta robe. Je ne les comprends pas, ils agacent le regard.
- Ce sont de fleurs, mais peu importe. Tu t'intéresses à la mode ? à la géométrie, peut-être ? Rétorqua-t-elle avec une ironie pleine de tendresse.
- Non, désolé... Si tu me fais un café, je te promets de t'écouter attentivement en fixant tes pupilles.
- Oui, et ça n'aurait rien d'inquiétant, bien sûr... Un bref sourire s'inscrivit ses lèvres.
Elle se leva, fit du café. Ils poursuivirent la discussion, tricotant calmement les liens d'une amitié neuve. Elle s'entichait de son côté "jeune puceau consciencieux". Naturellement, elle ne pouvait savoir avec certitude s'il était réellement vierge, mais que son expertise en la matière fut limitée était pour elle une évidence. C'était même ce qui l'avait frappée en tout premier lieu chez lui, cette façon quasi-juvénile de considérer la femme comme un continent mystérieux, intimidant et inconnu. Elle sentait qu'elle était en train de mettre au monde un élan fraternel attendri pour le jeune homme.
En contrepartie, Henri s'attachait aussi à elle, à sa gestuelle, son aura d'érudition, sa rassurante prestance et sa présence protectrice. Lui qui avait toujours désiré plus que tout avoir un mentor.
À suivre...



