Chapitre 4 (suite)
Elle resta médusée d'interminables minutes. Les tapisseries de la chambre étaient bleues. Le dessus de lit était bleu, du même bleu. Elle était sous l'eau. Une vague gigantesque s'était abattue sur elle. Ses poumons étaient vides. Soudain, dans un éclair de survie, presque enragée, elle rappela.
- Henri !
- Oui, qu'est-ce qu'il y a ? Tu veux savoir la note finalement ?
- Arrête avec cette fichue note ! Et dis-moi ce qui se passe, ou plutôt ce qui s'est passé le soir de l'anniversaire d'Olivier.
- Oh, rien, c'est rien.
- Pour toi, peut-être. Pour moi, c'est pas rien ! Je suis à Saint-Malo...
- À Saint-Malo ?
- Oui, je suis à Saint-Malo depuis 4 jours, je suis venue pour me morfondre. Tu m'as fait beaucoup de mal et on dirait que tu ne t'en rends même pas compte !
- Est-ce que tu as couché avec Monsieur Briarois* ?
- Quoi ?!
- C'est une question simple : est-ce que tu as couché avec Monsieur Briarois ? La voix d'Henri trahissait un mélange de mépris et de dégoût.
- Je ne répondrai pas à cette question tant que je ne saurai pas pourquoi tu me la poses...
- Je prends ça pour un oui.
- Oui, j'ai couché avec Monsieur Briarois ! Pourquoi tu me demandes ça ?
- J'essaie de savoir si tout ce qu'on m'a dit à ton sujet est vrai. Donc, tu couches avec les profs...
- Non, avec Jérôme, Jérôme Briarois. Je le connais depuis toujours, nos familles sont amies, on habitait le même quartier. Nous sommes sortis ensemble quand j'étais au lycée, mais c'était il y a longtemps, c'était avant qu'il ne soit chargé de TD à la Sorbonne, avant que je ne vienne y étudier. C'est un ex-petit ami, mais avant ça, c'était un ami d'enfance et c'est une place qu'il a reprise dans mon cœur. Pourquoi tu me demandes si j'ai couché avec lui, qu'est-ce qui te prend ?... Henri ?
- Tu n'as pas couché avec lui l'an dernier ?
- Tu m'agaces avec tes questions à la con ? Tu veux quoi ? Un calendrier avec mes derniers coups, soir par soir ?
- Non ! Des élèves vous ont vus, toi et lui, au restaurant.
- Ah, c'est donc ça. Oui, je vais au restaurant avec lui. Il m'est très cher. On se voit de temps en temps, en dehors de la fac. Oui, il est mon prof quatre heures par semaine, mais le reste du temps, c'est mon ami. On n'allait pas crier ça sur tous les toits, c'est évident... C'était un peu bizarre comme situation, au début, d'avoir pour professeur un ami d'enfance. On s'y fait. Comme les gens qui ont pour prof un de leurs parents, ça arrive et ça se passe très bien. Le fils de Monsieur Resmarchais* suit bien le cours magistral de son père, non ? Lui aussi tu vas le harceler avec tes questions ?
- Non. Je suis désolé, ce qu'on m'a dit n'était qu'en partie vrai. Et je me suis monté la tête. Bêtement. Tu comprends, ça ternissait vraiment ton image à mes yeux d'imaginer que tu pouvais coucher avec un prof...
- Je comprends. Malgré mes défauts, je ne coucherai jamais avec un prof pour améliorer une note ou pour m'amuser. Si jamais ça m'arrivait - je ne le souhaite pas, mais il ne faut jurer de rien - ce serait uniquement dans le cadre d'un amour sincère et partagé. Je t'assure.
- Je suis content que tu dises ça. Mais, ça n'excuse pas le reste.
- Quel reste ?
- La soirée de Noël.
- Tu y étais ?
- Non, on m'a raconté.
- Qu'est-ce qu'il y avait à raconter ?
- Tu as fait du charme à Axel Maisonnable. Cette fois, je tiens l'information à la source, c'est lui qui me l'a raconté.
- Alors, ce sera sa version contre la mienne, parce que je ne lui ai pas fait de charme.
- Ah bon ?
- Non. C'est lui qui est venu vers moi. Il était bien éméché. Il a voulu qu'on danse tous les deux, je l'ai laissé faire, c'était pas méchant. Et puis, il a commencé à me tripoter (crois-moi, tu ne veux pas de détails) et à essayer de m'embrasser. Je lui ai demandé où était sa copine et il m'a répondu, je cite : "Je m'en fous de cette conne !".
- Ça ne lui ressemble pas du tout !
- Tu l'as déjà vu bourré ?
- Non.
- Alors tu ne sais pas de quoi tu parles. Honnêtement, j'ai hésité à alerter un vigile tellement ses attouchements étaient déplacés. Mais j'ai eu pitié de lui, je me suis dit que c'était un mauvais jour... Je lui ai conseillé d'aller faire un tour aux toilettes pour se calmer et que s'il ne le faisait pas, j'irais volontiers raconter à sa copine comment il se comportait en son absence.
- C'est pas possible...
- Henri, je n'essaie pas de t'apparaître mieux que je ne le suis vraiment... Je t'ai dit que j'étais une fille facile, mais "facile" ne signifie ni "traînée" ni "salope". Je ne peux pas coucher avec quelqu'un par profit et je ne peux pas non plus coucher avec un mec casé. Je ne suis pas une briseuse de couple. Crois-le ou non, j'ai des principes.
- Je sais... C'est juste que je croyais connaître Axel...
- Étant donnée la dose d'alcool qu'il avait dans le sang, j'ignore quels souvenirs il peut garder de cette soirée. Peut-être quelques bribes, qu'il interprète comme il peut sans mentir volontairement. Je souhaite que ce soit ça. Mais il se peut aussi qu'il agisse comme un parfait salaud, qu'il se souvienne très bien et qu'il m'accuse, moi, pour ne pas avouer la vérité à sa copine.
- Elle s'appelle Laure.
- Peut-être que tu devrais en parler avec elle. Avec les proportions que ça prend, elle mérite d'être au courant.
- Pfou, j'ai l'impression d'être dans un cauchemar... Et je suis désolé de t'avoir traiter comme ça ! Je suis navré... Tu es même allée te morfondre à Saint-Malo à cause de moi !
- Tu ne soupçonnes pas le bien que ça me fait qu'on se soit expliqué. C'était dur de ne pas savoir pourquoi tu m'en voulais autant.
- Je te présente toutes mes excuses. Tu vas rentrer ?
- Je vais passer le week-end ici et je rentrerai après.
- Tu as de la famille à Saint-Malo ?
- Non, je suis à l'hôtel.
- Pourquoi Saint-Malo ?
- Ça m'a pris comme ça... Les remparts, Jacques Cartier, Chateaubriand...
- Bon, je te laisse à nouveau. Sauf que cette fois, je suis terriblement désolé.
- Je m'en remettrai. Promis. A bientôt.
- Bon séjour.
Elle reposa son portable sur la table de chevet. Elle était en train de réaliser qu'elle ne lui avait pas passé un savon à propos de cette histoire de dîner sur la plage. Cependant, elle était tellement soulagée par la discussion qu'elle venait d'avoir qu'elle décida de laisser tomber. Agnès pouvait dîner aux chandelles sur une nappe damassée, si ça faisait plaisir à Henri. Contrairement à lui, Georgia ne manquait pas d'imagination en la matière. Des rêves, elle en aurait d'autres.
À suivre...
* Ces patronymes ont été modifiés pour éviter toute confusion avec des personnes réelles.



