Une nouvelle qui ne participera pas à un concours sur le thème "Vélo".
Jeudi 20 novembre 2008, 15h30, enterrement de François Caradec.
François Caradec est mort. Je n'en reviens toujours pas. J'aurais eu tant de choses à lui dire... Il y a à peine quelques semaines, j'apprenais son entrée à l'hôpital et c'est déjà fini. Déjà trop tard. Oh, il a bien vécu, longtemps, 84 ans. Si on se réfère à l'actuelle espérance de vie masculine, il a bénéficié d'un coquet sursis. D'ailleurs les gens alentours semblent calmes, apaisés, recueillis mais pas éplorés, tristes sans être dévastés.
La cérémonie a lieu dans une allée du cimetière Montparnasse. Famille, amis et collaborateurs font des discours. Ses comparses du Collège de Pataphysique et de l'Oulipo lui rendent hommage par quelques jeux de langue dont ils ont le secret. Ses compagnons de l'Académie Alphonse Allais évoquent à leur tour les bons souvenirs.
C'est Alphonse Allais qui m'a conduite ici, dans ce cimetière, en novembre, ces lys blancs à la main. Et je porte des bas noirs ! Moi, porter des bas... Moi qui vais toujours jambes et bras nus sans me préoccuper du mercure. Maintenant que les thermomètres à mercure ont disparu, vous verrez que, dans peu de générations car cela va très vite, nos descendants ne comprendront même plus cette synecdoque (et vu la déperdition intellectuelle que tout le monde déplore, peut-être le mot "synecdoque" lui-même aura-t-il disparu) et il faudra mettre des notes de bas de page dans les livres pour leur expliquer que leurs ancêtres, ces imprudents, utilisaient cette substance à l'inhalation hautement toxique afin de mesurer la température.
Je porte des bas noirs. Je n'ai qu'une paire de bas. Ils sont noirs, je ne les porte qu'aux enterrements et je les porte, aujourd'hui, à l'enterrement de François Caradec. Dans cette foule où tous les visages me sont inconnus ou presque. Je ne serais pas là s'il n'y avait eu Alphonse Allais.
Je sortais d'une dépression, j'avais annulé mon mariage, arrêté mes études. Un jour, il a fallu recommencer à vivre. La dépression n'avait pas été grave, peu s'en étaient rendu compte, à vrai dire. On avait cru à un caprice. Mais il fallait fermer la parenthèse. Ranger soigneusement la robe blanche au fond de l'armoire, sous des couvertures, pour commencer à l'oublier. Ce n'est parce que l'on est celui qui quitte que l'on sait ce que l'on va faire après. Et je n'avais pas su. Et soudain le vide s'était emparé de moi.
Reconstruire. Avec quoi ? J'avais consacré six mois de recherche à Alexandre Dumas, ses Contes pour les grands et petits enfants que personne ne connaît. J'adore les contes pour enfants, parce qu'ils sont rarement "vraiment" pour enfants. Je ne trouve à aucune autre forme de récit - et par "récit", j'exclus la poésie - une telle force de sens sous-jacente, pareil surgissement ontologique. Cependant, j'étais lassée de Dumas. Et des métaphores, car c'était-là mon objet d'étude. Pour le néophyte, cela peut paraître normal d'étudier la métaphore dans des contes pour enfants, ça ne l'est pas. Dans un univers merveilleux, où tout, absolument tout, est possible, la métaphore existe-t-elle ? Lorsqu'une fleur vous salue, baissant la tête, peut-être est-elle réellement en train de baisser la tête pour vous saluer, peut-être n'est-ce pas juste une façon de parler, peut-être n'est-ce pas juste sous l'effet du vent. Mais je n'en pouvais plus des métaphores. Cela demande une gymnastique cérébrale très aiguisée. On se met à faire des tableaux, des schémas, des équations, tout un tas de choses fondamentales mais qui vous éloignent peu à peu de la magie mystique du verbe. Il fallait que je trouve autre chose, un autre sujet.
Alphonse Allais. Humoriste découvert complètement par hasard, dans la médiathèque de la rue Évariste de Parny, à la Possession, sur l'île de la Réunion. Ce qui n'a rien de bien extraordinaire puisque je suis née à la Réunion, que j'habitais à la Possession et que j'allais régulièrement à la médiathèque de la rue Évariste de Parny. Mais pourquoi avoir emprunté du Allais ? Je ne me souviens guère, mais je soupçonne l'explication fort simple. Allais se trouvait à la lettre "A", en début de rayon, donc. Il n'a pas changé ma vie, ce jour-là. Il a bel et bien changé ma vie, mais cela fut extrêmement diffus, lent et souterrain. Cela s'est finalement manifesté dans le choix de mon nouveau sujet : Le Paradoxe de la mort drôle chez Alphonse Allais. Travailler sur ce thème signifiait beaucoup pour moi, c'était adopter une philosophie où tout est grave mais tout est drôle donc rien n'est grave. C'est avec Allais que j'ai reconstruit.
Et, par conséquent, avec François Caradec qui fut son biographe, et qui allait même jusqu'à imiter sa moustache. La vie d'Allais contée par François Caradec, c'est du grand art. Mon admiration pour le "biographé" s'est étendu au biographe et j'ai commandé d'autres ouvrages de François Caradec. Ils ont mis une éternité à arriver. Entre temps, mon mémoire sur Alphonse Allais s'était attribué les honneurs de la Sorbonne. Encouragée par cette reconnaissance universitaire, j'ai pris contact avec le président de l'Association de Amis d'Alphonse Allais, pour lui demander si la lecture de mes travaux pouvait intéresser son organisme. Nous nous sommes rencontrés, un après-midi, au Murat. Vendredi dernier. Il m'a longuement parlé de son association, m'a félicitée pour mon mémoire que je lui avais adressé par mail. C'était il y a moins d'une semaine et François Caradec était décédé la veille.
Voilà pourquoi je me retrouve là, à son enterrement, sans l'avoir connu, sans l'avoir ne serait-ce que croisé. Rencontrer quelqu'un le jour de ses funérailles, c'est un peu étrange.
Tout à l'heure avant de sortir, j'ai pris mon courrier dans la boîte aux lettres. L'ironie tragique était à l'oeuvre. L'Histoire de la littérature enfantine en France de François Caradec, commandée il y a des mois, autant par intérêt pour son rédacteur que pour la littérature enfantine en soi, était arrivé. Ce livre est arrivé - coup du destin qui ne s'invente pas - le jour-même de l'enterrement de son auteur. Autre phénomène singulier : assister à un enterrement suite à un mémoire sur la mort drôle...
Mais je pense, je pense et la cérémonie avance...
Ce sont à présent ses collègues de l'émission radiophonique "Des papous dans la tête" qui ont pris la parole. Afin de lui dire adieu de façon originale, ils ont décidé de nous passer un enregistrement peu conventionnel : François Caradec, chantant. Lors d'une émission, il avait voulu chanter un vieil air de son enfance, à propos d'une bicyclette.
On lance l'enregistrement. J'entends pour la première fois - car je n'écoute pas la radio et, par voie de conséquence, pas "Des papous dans la tête" - la voix de François Caradec. Et il me chante cette invraisemblable rengaine sur une bicyclette et des moutons et une bergère et que sais-je encore... Je ne retiens que la bicyclette. Quelle sensation à la fois inconfortable et néanmoins intéressante d'entendre la voix d'un défunt tout en fixant son cercueil. La chanson n'en finit pas. François Caradec chante encore et toujours et sans fin cette fameuse bicyclette. Cette bicyclette hors de propos, qui n'a pas grand chose à faire là, un peu comme moi. Ou peut-être qui a justement tout à faire là. Cette bicyclette qui représente peut-être la vie, ses cycles, la mort. François Caradec s'éloigne, nous quitte, à dos de bicyclette. Et moi ? Je sens poindre en mon âme un soulagement salvateur. François Caradec est en train d'emporter avec lui, à dos de bicyclette, une partie de mon chagrin, de tout ce chagrin qui me bouche les pores. Dans son cercueil, c'est un peu de ma vie d'avant qu'il emporte avec lui... La nouvelle n'attend que moi.



